On m'a souvent posé des questions sur mes voyages : pourquoi ? comment? à quelles fins ? ...
Les réponses à donner étaient délicates, car un voyage est quelque chose qui se vit et qui est bien difficile à raconter car c'est un état d'esprit du moment.
Les mots, je ne les avais pas pour exprimer tout cela, c'était un flou absolu... et d'ailleurs souvent je n'avait pas de réponse à proposer. Je le ressentait comme ça (au feeling), je ne cherchais pas forcémént à tout m'expliquer, alors l'expliquer aux autres c'était peine perdue !
Donc voilà, avec ce texte (je l'avoue assez long !) j'ai réussi à mettre des mots (qui ne sont certes pas les miens) qui me semblent des vérités, ma vérité (et celle je présume de beaucoup de voyageurs).
C'est un extraéit d'un livre : la philosophie du voyage (je présiserai le nom de l'auteur plus tard car là j'ai un trou...)

Petite philosophie du voyage

de Thierry TAHON (2006)

Introduction :

Il y a un monde, et cette vie est la seule qui nous soit donnée.

L’idéal est peut être de louvoyer entre ces deux extrêmes ; d’abord, trouver un chez-soi et s’y sentir bien ; ensuite, rêver d’un ailleurs et partir, de temps en temps, vérifier cette vérité : le réel est toujours plus riche, plus intéressant, plus surprenant que l’imaginaire.[…] Partir n’est pas rigoureusement nécessaire ; je veux dire partir physiquement, réellement. Il y a , en effet, ces fameux voyages immobiles, purement imaginaires, qui vous emmènent au loin. […] J’ai longtemps, à la vérité, voyagé ainsi, de chez moi, rêvant sur un récit ou sur une carte. […] Mais cette façon de voyager est pour moi révolue : elle appartient à une vie antérieure qui, je le comprends maintenant, n’a fait qu’exacerber mon désir de l’ailleurs. Il me faut désormais des voyages concrets, bien réels, des voyages que je vivrai directement et non plus par procuration : mes rêves devraient donc être complétés par des sensations. […] Voyager, c’est forcément chercher à vérifier un rêve, et la rencontre avec un ailleurs concret.

Ce périple m’a ébloui et révèle la vanité de ces voyages immobiles qui ne débouchent sur rien, si ce n’est sur une sorte de consolation. Je n’aurais jamais pu imaginer tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai vécu là-bas. Mais je sais aussi que l’intensité de mes rêveries est sans doute pour beaucoup dans cette apothéose. [...] C'est pourquoi il faut voyager. Dans un premier temps, on goûte aux délices de l'imagination qui, forcément, travaille et idéalise la destination : elle exacerbe le désir de partir. Dans un second temps, on va sur place, et l'on s'émerveille devant l'infinie richesse d'un monde qui réussit le tour de force de dépasser les rêveries de l'imagination.[...]

Voyager, c'est donc imaginer un lieu, s'y rendre effectivement, et en revenir. Mais la définition est encore incomplète; j'ai certes repoussé le voyage immobile, ainsi que le simple déplacement; mais il manque, me semble-t-il, un élément. Pourquoi allons-nous là-bas? Je crois que c'est la rencontre avec la singularité d'un lieu et d'une culture que l'on attend du voyage, de tout voyage. C'est pour voir quelque chose d'autre que l'on voyage, et rester au bar ou à la piscine d'un hôtel, ce n'est pas voyager. Justement : cette quête d'un ailleurs différent suppose, de la part du voyageur, un état d'esprit bien spécifique sans lequel son périple sera raté. Il s'agit essentiellement de laisser de côté ses préjugés, ses habitudes, ses convictions, d'ouvrir son esprit et ses sens à la radicale nouveauté de ce qui se présente, bref d'être curieux, bien disposé, ou encore disponible pour toutes sortes de rencontres. Se dépouiller de ses certitudes, accepter la remise en question d'une vie antérieure dont on saisit la relativité, et enfin s'étonner : voilà, peut être, les devoirs du voyageur.[...] Il ne s'agit pas, à la vérité, de douter de tout, ce qui serait stupide, mais d'essayer tant bien que mal de suspendre son jugement, de n'être le partisan de rien, de n'être, comme l'historien idéal selon Fénélon, «d'aucun temps ni d'aucun pays». Pour autant, on ne demande pas au voyageur d'abdiquer ce qui fait la singularité de sa personnalité, c'est à dire son identité; on attend simplement de lui l'effort d'ouverture qui lui permettra de s'adapter à la particularité de cet ailleurs, sans cesser d'être lui-même.[...] On peut dire que se dépouiller correspond à l'état d'esprit du voyageur; qu'il s'agisse d'objets ou de certitudes, le voyageur partira les mains presque vides et l'esprit léger.[...]

Le voyageur est donc un être qui part vers un ailleurs dont il reviendra, mais avec la ferme intention d'accomplir un travail sur lui-même qui lui permettra de savourer pleinement la différence de cet ailleurs. [...] L'état d'esprit de celui qui part est donc déterminant et fera le tri entre voyage, déplacement et aventure. L'essentiel, pour voyager, est d'avoir du temps devant soi, et cette condition est si importante qu'elle mérite, au même titre que l'espace, de faire partie de la définition du voyage. Après tout, si l'on part, c'est que l'on n'a rien à faire, que l'on a du temps, que l'on est pas absorbé par une activité quelconque. Voyager est donc signe que l'on est maître de son temps : une brèche s'est ouverte dans le flux des occupations habituelles, et un intervalle de temps libre nous est offert.[...] Il en est, enfin, qui voyageront, et qui mettront donc à profit leur disponibilité pour partir à la découverte du monde. Le voyageur est finalement un être dont le temps est consacré à l'espace. Cette connivence de l'espace et du temps est enfin confirmée par le fait qu'un flâneur sommeille en tout voyageur digne de ce nom, c'est-à-dire un individu qui aime et qui sait prendre son temps, car il a compris qu'il n'y avait pas de meilleure méthode pour que le monde se découvre. C'est pourquoi le voyageur doit prendre toutes les dispositions pour éviter la désastreuse précipitation qui l'empêche d'approfondir ses rencontres, ses contemplations, ses sensations. Sans doute est-ce cet art de la lenteur qui manque à ces touristes en excursion, ou à ces vacanciers qui ont opté pour un circuit : le rythme qu'on leur impose n'est pas le leur, mais celui d'une industrie touristique qui ne peu que survoler sommairement les paysages et les cultures.[...] C'est aussi ces stupides vacances en club où des animateurs envahissants sont chargés de vous occuper, comme si l'ennui était la pire catastrophe. Voyager, c'est au contraire s'arranger pour n'avoir rien de tout cela, mais du temps pur, vide, libre, condition sine qua non à la pleine découverte de l'ailleurs que l'on a choisi. [...] Le véritable voyage ne commencera qu'à partir du moment où nous aurons su modifier notre rapport avec le temps. [...]  Mais revenir de voyage est tout aussi fascinant, à bien y penser, que l'action de partir, et ce même si l'on a alors l'impression que l'aventure est terminée.

PARTIR :

« un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

A bien y réfléchir, partir en voyage me semble être l’une des décisions les plus déraisonnables qui soient. La raison, si elle était consultée et écoutée, devrait en principe nous en dissuader, car le voyage ne manquera pas de nous exposer à une multitude de difficultés que la sage sédentarité évite facilement. […] Je compris que le prix à payer pour leur émerveillement était exorbitant, et que jamais je ne pourrai voyager ainsi. « Ainsi », c’est à dire en jouant avec ma vie, ma santé, ma liberté. Je n’insiste même pas sur d’autres aspects bien plus secondaires, comme le manque d’argent, ou les problèmes de transport. Je retiens avant tout , de ces récits édifiants, l’idée que le voyageur est en quelque sorte envoûté par une force qui le pousse à prendre des risques incroyables, à s’aventurer dans des risques incroyables, à s’aventurer dans des régions hostiles, des pays instables, et où il faudra affronter les rudesse d’un climat pour lequel il n’est pas fait. Ces régions l’épuiseront ; il y tombera malade, et il sera seul. Le voyageur authentique est ainsi une proie facile tant la raison est perturbée par les sortilèges d’un monde auquel il succombe sans résister. […](En parlant de deux aventuriers ) Bien entendu, ils tomberont malades ; ils seront affamés et devront se contenter du strict minimum. Ils vivront des mois entiers dans la misère car leur budget est dérisoire. Ce qui me frappe le plus est alors le mal qu’ils s’infligent, les épreuves qu’ils font subir à leur corps. Le voyageur n’hésite pas à aller au bout de ses rêves, quitte à se mettre en danger : il est souvent dans une logique masochiste fascinante. Ce sacrifice de soi sur l’autel du monde se traduit par un invraisemblable ascétisme qui ravage les corps, privés de repos, de confort, d’une nourriture suffisant, et exposé à des périls innombrables. […] Face à de telles difficultés, la raison conseillerait de renoncer. Mais le voyageur n’écoute pas sa raison, ou si peu ; mais il suit les conseils d’une autre voix qui, en lui, parle de façon plus persuasive. Je crois que le voyage est, presque par définition, déraisonnable, qu’il est plus raisonnable des rester chez soi, là où nous trouverons facilement la sécurité et la tranquillité. […] Il importe, malgré tout, de ne pas confondre voyage et tourisme, et ce en dépit de la certitude qu’ont les touristes de voyager. Le tourisme est rarement synonyme d’aventures parce qu’il est le plus souvent organisé par une industrie qui a tout prévu, tout planifié, et qui a prudemment éliminé les risques et les dangers. Le véritable voyageur s’abandonne plus volontiers au hasard et s’adapte aux circonstances qu’il rencontre, alors que l’industrie touristique fait précisément le contraire : elle évince le hasard, organise tout, et adapte les pays aux besoins et aux désirs de ses clients. Aussi le voyage est-il en soi déraisonnable tandis que le tourisme est l’œuvre de la raison.

Ce dernier est avant tout une nature rêveuse ; de plus, il a, à la différence de l’expert en voyage immobile, cette énergie qui le fait passer à l’acte, cette audace de partir effectivement, cette intarissable curiosité à l’égard du monde réel. C’est, on s’en doute, l’imagination qui fait voyager.

« Derrière moi on travaillait : la saison battait son plein et il fallait que tout soit prêt pour les touristes ; d’où une effervescence certaine. Je savourais alors, à sa juste valeur, ce moment délicieux : l’affairement, l’activité des autres, absorbés par leurs occupations, m’offraient la prise de conscience par contraste, de ma liberté. J’étais pourtant l’un d’eux avant de venir ici, lorsque des occupations superficielles m’interdisaient la contemplation des paysages. »

Notre perception est donc, pour la plupart d’entre nous, remplie de préjugés sur les choses, si bien que nous ne jetons plus sur elles qu’un coup d’œil sommaire. Plus précisément : elle est encombrée de jugements définitifs que notre mémoire a conservés.[…] Notre perception effectue le mélange des sensations récoltées par le corps et de ses souvenirs conservés par la mémoire. […]Il est difficile d’avoir des sensations pures, vierges de tout jugement, de tout souvenir, de tout préjugé et de toute habitude. Nous avons du mal à poser sur le monde un regard neuf et pur, comme peut l’être celui d’un enfant. Nos sens sont engourdis et rouillés par la routine.[…] Je crois que l’habitude anesthésie la perception et nous rend peu à peu insensibles à la beauté des paysages familiers. L’idéal serait donc de se confronter à des spectacles inédits, ce que promet, en principe, le voyage. Mais on arrivera à rien si l’on ne consent pas, au préalable, un travail sur soi qui vise à se délester de ces préjugés qui engourdissent nos sens.[…] La lenteur du voyage est une autre condition, tout aussi décisive que la disponibilité.[…] Si la lenteur est propose à la contemplation, je crois que l’arrêt, l’immobilité lui sont encore plus favorables ; mais s’arrêter n’est pas toujours évident. Beaucoup n’y arrivent pas car ils ne tiennent pas en place et ont absolument besoin de faire quelque chose.[…] Il y a regarder (ça s’apprend !)  mais il faut aussi savoir toucher, goûter, sentir et écouter. Je n’exagère pas : la contemplation d’un paysage a tout à gagner à consentir cet effort de mobilisation des sens délaissés. Veillons, par conséquent, à ne pas réduire la contemplation au seul regard que l’on porte sur les choses : efforçons-nous d’apprécier la beauté du monde au moyen de tous nos sens. Le voyageur, de son côté, est en principe disposé : il a du temps, il est disponible, il rencontre des paysages inédits, et il a simplifié son intériorité en la débarrassant des préjugés ; il est enfin avide d’expériences sensorielles inédites.[…] Un paysage est la rencontre entre un morceau du monde et un humain prêt à le contempler. […] Ce paysage sera subjectif : si nous étions tous face au même spectacle, chacun de nous aurait sa façon de le vivre, de le ressentir en fonction de sa personnalité, de son intériorité, des ses états d’âme. […] Ella Maillart : « La vie intérieure colore et conditionne la vie extérieure ».

La beauté d’un monde pittoresque n’est pas le seul but qui l’attire, même si, à mon sens, il s’agit là de la principale raison qui le fait partir. Aller à la rencontre d’autres peuples et découvrir leur culture est une autre bonne raison de voyager. […] On part donc pour laisser derrière soi des paysages et des individus devenus trop familiers, et qui ne peuvent plus nous surprendre. Le voyageur n’attend plus rien de ces repères habituels de son existence. Tous ces gens, en effet, ont beau être différents, uniques, ou encore singuliers, ce sont toujours les mêmes, et nous sommes las de leur visage, de leur conversation, de leur personnalité. Mais le voyageur n’est pas misanthrope : il ne déteste pas les gens, il veut simplement rencontrer d’autres personnes que celles qui peuplent sont quotidien. Aussi ne part-il pas pour une retraite, ou pour se réfugier dans une thébaïde, mais afin de goûter à nouveau dans toute sa pureté, dans toute sa fraîcheur, la relation à autrui. […] La facilité avec laquelle le voyageur va vers les gens, les salue, leur parle […] c’est en cela que le voyage est miraculeux : il vous change. […] Dans ma vie de tous les jours, je passe devant des gens que je ne connais pas, que je ne salue pas, que je ne regarde pas, et auxquels je n’adresse pas la moindre parole. Mais lorsqu’il marche sur les chemins de France, la voyageur s’arrête, discute, sympathise avec une aisance déconcertante. Il y a en lui cette confiance envers le genre humain qui lui fait faire le premier pas. Son enthousiasme est rarement refroidi. […] Il semble retirer de tout cela la leçon suivante : les gens de peu, les gens simples, ceux qui n’ont pas grand-chose, sont aussi les plus accueillants. Les autres lui ferment souvent leur porte ; peut-être sont-ils rendus méfiants par la propriété, cette catastrophe originelle selon Rousseau, car responsable du passage de l’état de nature à l’état civil. […] Le voyageur est donc transformé parle voyage qu’il accomplit. Il fait preuve d’une ouverture d’esprit propice a toutes sortes de rencontres, et savoure le plaisir d’une relation à autrui plus authentique que celles que lui propose la vie quotidienne. […] En voyage on ignore tout des gens que l’on rencontre car on les croise pour la première fois : c’est pourquoi on voit avant tout en eux leur humanité. […] Cette jubilation que procurent des rencontres authentiques est pour beaucoup dans le charme des voyages. Pour autant, elle n’exclut pas une fascination certaine pour des visages totalement inédits. […] Rencontrer des étrangers est donc l’une des promesses du voyage. Partir régénère notre façon d’appréhender la relation à autrui : tout en s’étonnant de l’irréductible singularité des gens, le voyageur voit aussi leur humanité, c’est-à-dire cette essence commune à tous, mais que la vie quotidienne a parfois tendance à reléguer au second plan. Enfin, quel plaisir d’être, le temps d’un voyage, un étranger ! Il me semble que l’on y gagne un supplément de liberté. […] Mais il y a aussi, et surtout, cette possibilité d’être soi-même parce que le voyage nous a provisoirement libéré de certains carcans.

Ils ont aussi et surtout une façon de vivre, des traditions, des croyances, bref une culture. S’imprégner de la variété des cultures est ainsi une excellente raison de voyager, peu-être la plus philosophique. Elle débouchera, éventuellement, sur une révélation grâce à laquelle nous ne serons plus le même. Cette révélation est qu’il n’y a pas de vérité absolue et intemporelle dans le domaine des affaires humaines, mais que tout varie en fonction des sociétés et des époques, bref en fonction de l’espace et du temps. La leçon philosophique du voyage est donc relativiste, voir sceptique. Elle nous enseigne qu’il suffit de se déplacer un peu, dans l’espace comme dans le temps, pour constater que tout ce à quoi nous donnions notre adhésion, et qui nous paraissait inébranlable, a perdu toute consistance. Ailleurs, on vit avec d’autres principes, d’autres valeurs, d’autres convictions, et l’on croit que ces principes, ces valeurs et ces convictions sont vrais. Ce qui est universel est donc cette certitude d’être dans le vrai, et non le vrai lui-même. Ceux qui n’ont jamais voyagé sont attachés à une terre qu’ils ne veulent pas quitter ; ils sont aussi liés à un système d’opinions dont vraisemblablement ils ne doutent pas. Mais le voyageur a observé l’infinie bigarrure du monde, son inépuisable variété : il sait que ce monde est un vaste réservoir d’opinions divergentes et qu’aucune n’est plus vraie qu’une autre, bien que toutes, probablement, prétendent l’être. Il en retire cette leçon : pour ce qui touche à la façon dont il faut vivre, il n’y a pas de vérité définitive et universelle.

Parfois, la découverte de l’ailleurs peut donc constituer une révélation bouleversante, dont la principale leçon est qu’il n’y a pas de vérité. Reste, ensuite, à vivre avec pareille idée. L’ampleur d’un tel traumatisme laisse avec ce doute : n’est il pas plus sage de ne pas voyager ?

DEUMEURER :

Lorsqu’il ya déception c’est toujours de notre faute, à cause de nous, jamais à cause du réel. […] Lorsque le corps est affaibli, il retentit sur le moral du voyageur qui ne pourra plus apprécier ce qu’il verra. Ses perceptions dépendent, en effet, de son état d’esprit qui, lui-même, varie en fonction de l’état de son corps. […] J’adore en principe me perdre dans un lieu nouveau ; c’est, je crois, la meilleur façon de le découvrir, plutôt que d’avancer les yeux rivés sur un plan.

Le sédentaire, bien évidemment, est à l’abri de ces déconvenues. Si le voyageur n’hésite pas à malmener son corps, lui infligeant d’incroyables privations, et l’exposant à une multitude de dangers, le sédentaire, quand à lui, se caractérise par une prudence certaine qui évite tout ce qui est extrême. C’est l’homme des habitudes, tandis que le voyageur aime l’aventure. […] Même si les situations auxquelles il est confronté ne sont pas forcément intenses, elles sont toutefois toujours inédites. Le quotidien de sédentaire est, à l’inverse, bien réglé, sans surprise, rassurant. Il s’installe dans un rythme régulier, stable, qui évince l’aventure et tend vers l’immobilité. Il est, comme l’indique l’étymologie (seder, être assis), « assis » dans une routine qui, en principe, le satisfait pleinement. […] On le voit, les raisons des sédentaires les plus résolus sont multiples : on peut expliquer leur enracinement par un déficit d’imagination, tout comme on peut insister sur leur haine du hasard, de l’inconfort, et du dérèglement des habitudes, sans toutefois oublier leur attachement à un lieu qui leur convient. […] Le voyageur voyage parce qu’il n’a pas encore trouvé le lieu qu’il cherche. Dans cette perspective, c’est bien le voyageur qui constitue une anomalie : il est en quête, lui aussi, d’un lieu où s’installer, mais ne l’a pas encore découvert ; c’est pourquoi il voyage.

Ainsi on partirait parce qu’on ne va pas bien, en espérant, que le voyage pourra nous guérir. Le voyage est ici instrumentalisé : il n’est plus une fin en soi, mais un moyen, un remède. On ne voyagerait donc pas pour voyager mais pour aller mieux. […] L’immobilité dans un lieu favorise ainsi l’introspection, tandis que le voyage permet plutôt de se perdre de vue. […] Nous connaissons tous au moins un de ces infatigables globe-trotters qui nous éblouissent facilement avec leurs innombrables périples. Généralement, nous les envions, car à coté d’eux notre existence paraît soudainement bien triste. On a l’impression qu’ils vivent plus intensément que nous, et qu’au crépuscule de leur vie ils éprouveront un contentement bien légitime. On peut donc se raccrocher, et ainsi se consoler, à cette méditation sur le véritable sens du voyage : s’il est un moyen, parmi tant d’autres, de brouiller la conscience de soi et de lui substituer une conscience ébahie du monde, alors le voyage n’est qu’une diversion existentielle. Admirons plutôt ceux qui ont le courage de demeurer.

On pense davantage, me semble-t-il, lorsqu’on est chez soi, sans occupations particulières, livré à l’ennui ; le voyageur est, quant à lui, confronté à une multitude de perceptions inédites qui absorbent son attention et le détournent de lui-même. Il pense moins que le sédentaire, ou plutôt ses pensées ont le spectacle du monde pour objet ; le casanier, en revanche, est à lui-même son propre objet d’étude, de réflexion, de médiation : il ne peut éviter ce face-à-face avec le moi. C’est en revanche, face au monde que se tient le voyageur, évitant ainsi les périls de l’introspection. […] C’est le vide de l’existence que l’on fuit, et cette fuite produit elle-même du vide.

Il est facile d’être sédentaire : il n’y a qu’à se laisser aller. Bouger, en revanche, et a fortiori voyager demandent des efforts. Peu à peu, nous nous laissons gagner par l’immobilité. Voyager, c’est résister à cette tendance qui, néanmoins, aura raison de nous. […] Le nomadisme fait rêver : il est synonyme de mobilité, de changement, d’aventure ; il implique, en outre, un détachement certain par rapport aux lieux et aux objets. Cela ressemble, à s’y méprendre, à la liberté. La sédentarité est faite, à l’inverse, d’habitudes, de répétitions ; elle nous enracine dans un lieu et nous attache à des objets auxquels nous tenons. […] En évidence, la facilité de l’enracinement, de l’immobilité, le lent progrès d’une invincible sédentarité, tôt ou tard, aura raison de nos rêves d’aventures et de nomadisme. […] Nous sommes déterminés à être sédentaires, mais heureusement il reste les voyages.

Il faut voyager, physiquement ou en rêve, peu importe. Il faut accorder à la vie des bouffées d’ailleurs régénératrices. Le voyageur  peut aussi prendre conscience de la valeur du lieu qu’il habite, valeur souvent obscurcie par la force de l’habitude. Donner des satisfactions à ces deux tendances est primordial : il faut n’en négliger aucune, éviter toue exclusivité. Ainsi nous conduirons notre vie avec sagesse.

Baudelaire : « Il me semble que je serais toujours bien là ou je ne suis pas »

RENTRER :

S’il y a une psychologie du voyageur sur le départ, il y en a une, également, du voyageur sur le retour. Alors que le premier vit, comme dans un rêve, l’imminence du départ, le second a retrouvé une certaine lucidité qui favorise la méditation. […] L’expérience du voyage se caractérise-t-elle par un effondrement progressif de l’imagination : celle-ci est à son apogée au tout début, lorsque nous sommes dans l’euphorie des préparatifs, mais ne cesse ensuite de décliner à mesure que le possible se retire devant le réel. Elle est à peu près tarie, je le répète, quand l’heure du retour a sonné. Le voyageur qui rentre chez lui n’imagine plus ; il pense. Il réfléchit. Le rêve a pris fin. Quelles sont les réflexions du voyageur sur le retour ? Il est perdu, tout d’abord, dans ses pensées, car il ne peut plus compter sur la diversion que procurent les paysages et les rencontres, ou bien encore sur l’intensité des sensations. Il prend ensuite conscience, semble-il, de sa servitude, de son aliénation. S’il rentre, s’il finit par quitter un lieu dans lequel il était pourtant heureux, s’il met un terme à une expérience, le voyage, qui l’a vraiment comblé, c’est parce qu’il n’est pas libre. Il n’est pas loin s’en faut maître de sa vie. Il croule en effet sous les contraintes, les obligations, les devoirs, les responsabilités. Le voyage a pu, momentanément, lui faire perdre de vue de tels obstacles, mais ils se manifestent de nouveau sur le chemin du retour. Si le voyage a un certain parfum d’aventure, force est de reconnaître que ce parfum s’évapore rapidement quand il est temps de rentrer et de reprendre le cours d’une vie normale, monotone, terne. Ainsi s’explique ce petit pincement au cœur, ou à l’âme, que l’on ressent parfois au moment de revenir à la maison. On sait bien ce qui nous attend : cette vie, nous la connaissons par cœur ; elle est à peu près incapable de nous faire rêver. Elle est indissociable d’une formidable quantité de contraintes qu’il va falloir, de nouveau, endurer. Elle symbolise l’aliénation : dans cette vie, nous ne sommes pas toujours nous-même, mais souvent un autre, un étranger. C’est ici, loin de chez soi, loin du quotidien et de la répétions, qu’enfin nous avons pu être nous-même. S’il hésite à rentrer, c’est bien parce que le voyageur a compris que c’est sa liberté retrouvée qu’il s’apprête à abdiquer.

Voyager, c’est justement faire l’expérience de sa propre liberté, car nous disposons alors de temps, et les contraintes se sont, momentanément volatilisés. Ces retrouvailles avec la liberté sont donc peut-être ce que l’on attend, ou ce que l’on redoute, du voyage. Pour autant, celui qui décide de ne pas rentrer, arguant qu’il ne veut abdiquer sa liberté retrouvée, me semble être dans l’illusion. […] Il ne voit pas que sa liberté ne dure que le temps que dure le voyage, et rester dans un lieu, y refaire sa vie, c’est, peu à peu, se laisser envahir par les mêmes contraintes qui l’ont écœuré de sa vie antérieure. C’est donc en cela que consiste l’illusion : croire qu’il suffit de tout recommencer ailleurs pour jouir pleinement de sa liberté ; l’erreur est de se fixer à nouveau sans voir que, fatalement, les contraintes reviendront.

Bref, notre servitude n’est pas la seule raison de notre retour. […] Nous rentrons parce que ce n’est pas chez nous. Telle est l’autre explication, peut-être la plus essentielle encore. Chez nous, justement, nous savons ce qui nous attend : un quotidien fait de routine, de mélancolie ; une vie qui ne nous fait pas rêver et que nous jugeons froidement comme étant aux antipodes de l’aventure. Mais au moins nous sommes chez nous. […] C’est ici qu’il y a ses racines, c’est ici qu’est sa vie, et ce lieu fait décidément partie de son identité. […] Cette amour est plus solide que toutes les passions éphémères que nous vouons à ces terre vers lesquelles nous sommes partis. La raison en est simple : le rêve s’est évanoui, et c’est en toute lucidité que nous jugeons que c’est ici, et nulle part ailleurs, qu’il faut vivre. […] Ailleurs ce n’est pas chez nous ; c’est ailleurs, justement ! Et malgré tous nos efforts, toute notre enthousiasme, nous serons nostalgiques de ce lieu qui, décidément, est plus qu’un lieu : une partie de nous-même.

Conclusion :

C’est une belle vie que celle qui aura su se débarrasser des préjugés et partir à la découverte du monde. Lorsque nous retournerons sur notre passé pour voir ce que nous avons fait de notre vie, nous serons fiers de quelques événements ; parmi ceux-ci, il y aura tous les voyages que nous aurons accomplis.[…] Le chez soi vaut bien toutes ces destinations exotiques déformées par notre imagination. C’est pourquoi le désir de partir n’est que fuite et illusion sans la sagesse de revenir.